Le monde se referme : la carte des murs aux frontières

Mur à la frontière mexicaine au coeur des débats de la présidentielle américaine, multiplication des barrières anti-migrants en Europe... Les murs, barrières ou clôtures pullulent depuis quelques années : cartographie de la fortification des frontières, et analyse d'un monde de plus en plus fermé.

65 murs construits et planifiés, soit 40.000 km de long, ou la circonférence de la terre

Circulez dans cette carte qui représente les murs construits et utilisés aujourd'hui, survolez ou cliquez sur les pays pour obtenir des informations concernant les dates de construction des murs, les principales raisons invoquées et les éventuels autres murs prévus par pays :



Source : Elisabeth Vallet, Chaire Raoul-Dandurand, Université du Quebec, Montréal, AFP, RFI, Courrier international, Wikipedia. NB : les tracés ne reflètent pas la longueur ou la localisation précise des murs et barrières, mais indiquent les frontières concernées. Cliquez ici pour voir la carte en grand



"On assiste à un phénomène de refermeture des frontières, depuis deux décennies", qui s'est accéléré ces derniers mois, notamment en Europe, analyse Elisabeth Vallet, interrogée par Thierry Garcin dans "Les Enjeux internationaux". "Le barbelé est un produit très en demande en ce moment". Les matériaux (béton, électrification, sable...), les dispositifs (miradors, clôture discontinue ou non, quartiers séparés, forces militaires, technologie biométrique...), donc les coûts, les objectifs (lutte contre l'immigration, la contrebande, raisons de sécurité ou contentieux territorial...) et l'efficacité des différents murs sont particulièrement contrastés d'un pays à l'autre. Mais toutes ces fortifications signalent un même phénomène : une logique de fortification de la frontière. Alors que les "vieux murs" servaient à éviter que les conflits ne dégénèrent (Chypre, Inde / Pakistan, les deux Corées...), aujourd'hui, il s'agit de blinder la frontière, d'en faire une "sur-frontière".


A écouter : "Israël derrière ses murs", Le Magazine de la rédaction, 4 mai 2012
La moitié des murs actuels ont été construits après 2010, et encore la moitié de plus sont planifiés

Circulez dans la carte, survolez ou cliquez sur les frontières pour obtenir des informations sur les pays en jeu (le pays initiateur est indiqué en premier), zoomez et dézoomez avec le bouton +/- :


_Source : Elisabeth Vallet, Chaire Raoul-Dandurand, Université du Quebec, Montréal, AFP, RFI, Courrier international, Wikipedia_.Cliquez ici pour voir la carte en grand



Elisabeth Vallet identifie quatre principaux problèmes, paradoxes ou apories, causés par les murs :
Les murs ne servent à rien car ils induisent des logiques de transgression. On a dénombré 150 tunnels sous la frontière mexicano-américaine. Les trafiquants contournent les murs et barrières par la mer avec des sous-marins ou par les airs avec des drones... Ces stratégies de contournement sont multiples, de plus en plus sophistiquées et dangereuses à mesure que les murs se renforcent. 
Les murs viennent fracturer une zone transfrontalière, donc déstructurer une économie locale.
Alors que les passages de frontières pouvaient être pendulaires, saisonniers, temporaires - on pouvait revenir en arrière, retourner dans son pays d'origine, ces murs empêchent paradoxalement ceux qui les ont franchis de ressortir du pays où ils sont indésirables. 
Les murs "invitent les mafias à la table de la frontière". On ne peut plus franchir un mur sans faire appel à des structures criminelles, et de plus en plus criminalisées. Un problème plus grave que celui qu'on avait à l'origine est ainsi créé. 


Ecoutez trois émission des Enjeux internationaux consacrées aux murs : 

"Frontières. La multiplication des murs et autres barrières dans le monde", 31 mai 2016, avec Elisabeth Vallet : Ces murs ont des justifications, des fonctions, des efficacités très diverses. Ils illustrent bien le fait qu’on est loin de l’idéologie des années 80 selon laquelle il n’y a plus de souveraineté, plus d’État, plus de frontières, et que tout serait devenu interactions entre partenaires gentiment mondialisés :

"Frontières. La multiplication des barrières et lignes de séparation dans le monde", 11 mars 2015, avec Stéphane Rosière, professeur à l'université de Reims : Qu’il s’agisse de clôture, de grille, de ghetto, de zones de non-droit, de no man’s land , de zones démilitarisées (entre les deux Corée), etc. Discontinues ou non, urbaines ou non, pourquoi pullulent-elles ?


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La question du Sahara Occidental s'invite à la table des discussions

Hocine Adryen

Le désaccord entre l’Algérie et la France sur la sortie de crise au Sahara occidental persiste à cause du soutien que la France apporte au Maroc et à son plan d’autonomie.

Les Algériens ont introduit la question du Sahara occidental dans la première rencontre algéro-française sur la sécurité organisée hier à Alger, la première du genre depuis le réchauffement des relations bilatérales entamées en 2012 et l’arrivée de François Hollande à l’Élysée. 

Les travaux de cette réunion, qui se sont déroulés au siège du ministère des Affaires étrangères, ont été co-présidés par le ministre des Affaires maghrébines, de l’Union africaine et de la Ligue des Etats arabes, Abdelkader Messahel, et l’ambassadeur Didier Le Bret, coordonnateur national du renseignement auprès de la présidence de la République française, ont porté , outre la question du Sahara occidental, sur la situation en Libye, en Tunisie et au Sahel. 

La lutte contre le terrorisme et le renforcement de la coopération dans ce domaine, à travers notamment l’échange d’expériences, ont été également abordés : « C’est la première session de ce dialogue à ce niveau avec la participation d’experts des deux pays et cela fait partie du souci partagé de combler un certain vide et un manque de dialogue sur des questions sensibles », a relevé Messahel, précisant que « le manque de dialogue nous entraîne vers des malentendus ». 

Pour le ministre, la réunion « est un exercice très utile » qui va se poursuivre avec les Français et d’autres partenaires pour la stabilité de la région. « Nous aurons certainement d’autres occasions pour continuer ce que nous venons de commencer ensemble dans ce segment qui manquait au partenariat qui est dense entre nos deux pays », a-t-il dit. 

Pour sa part, M. Le Bret a indiqué que cette réunion a été l’occasion d’engager des consultations sur des sujets qui concernent les deux pays, comme la lutte contre le terrorisme et la prévention contre la radicalisation : « C’est un dialogue que nous avons conduit avec l’ensemble des administrations concernées comme la Défense, les Affaires étrangères et les Services de renseignements pour pouvoir ensemble faire que nos efforts convergent sur toutes les questions qui sont aujourd’hui des préoccupations majeures, qu’il s’agisse de la Libye ou du nord du Mali », a-t-il déclaré, prenant soin d’éviter de parler de la question du Sahara occidental où la France appuie depuis longtemps sans réserve la position marocaine qui plaide, sans toutefois réussir à fédérer autour de lui une majorité de pays, pour son plan de l’autonomie de la région. 

Si par le passé, les responsables algériens évitaient d’aborder la question avec leurs homologues français, la tendance s’est inversée depuis peu. Le ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, avait pour la première fois évoqué en présence du ministre français Jean-Marc Ayrault lors d’une conférence de presse, le 29 mars dernier, au siège du ministère des Affaires étrangères, et rappelé quelques vérités sur ce dossier. 

Rappelant la position intangible de la diplomatie algérienne sur cette question depuis plus de 40 ans, Lamamra a indiqué qu’il « faut prendre les décisions qui s’imposent pour permettre l’autodétermination » du peuple sahraoui. 

La question du Sahara occidental relève d’un « processus de décolonisation », a rappelé le ministre algérien qui a ajouté que « Monsieur Jean-Marc Ayrault est ministre depuis quelques semaines « alors que la crise du Sahara occidental « dure depuis près de 40 ans ». 

Martelant le terme de « responsabilité » et de devoir devant « l’Histoire », Ramtane Lamamra a dit « espérer que l’administration Hollande va contribuer à aider la région » et permettre « une sortie de crise ». Jean-Marc Ayrault a rappelé la position française sur la question du Sahara occidental occupé, affirmant qu’elle n’a pas changé : « Entre amis, on se dit les choses franchement » a-t-il répondu. 

Le ministre français a indiqué que la France « a toujours la même position » sur cette question, expliquant que son pays œuvre à promouvoir « un effort de dialogue pour que les relations entre le Maroc et l’ONU s’apaisent ». 

Selon Jean-Marc Ayrault, la France souhaite que la mission des Nations unies au Sahara occidental puisse se poursuivre. Il a réaffirmé la volonté de la France d’un « renouvellement du mandat » de la Minurso. Reste à savoir si le dialogue engagé avec la France sur le sujet du Sahara occidental aboutira à terme à la reconnaissance de la nécessité d’engager le plan de paix onusien, qui s’articule autour de la question d’un référendum pour l’autodétermination du peuple sahraoui. 



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Les américains veulent éviter la reprise d’une guerre au Sahara Occidental : Tractations avec Mohammed VI

Des informations faisant état de l’existence de tractations secrètes entre l’administration américaine et les plus hautes autorités marocaines concernant le retour de la Minurso au Sahara occidental circulent avec insistance ces derniers jours. L’objectif de ces pourparlers est de trouver un terrain d’entente pour tenter de désamorcer une crise aux prolongements incertains…

Abla Chérif - Alger (Le Soir) - Il y a près de deux mois éclatait une guerre ouverte entre Mohammed VI et Ban Ki-moon violemment pris à partie pour avoir réussi à détourner une manœuvre marocaine visant à faire capoter sa visite dans la région. 

Désireux de gagner du temps jusqu’au départ du secrétaire général de l’ONU (son mandat expire à la fin de l’été), le souverain avait, on s’en souvient, tout tenté afin d’obtenir l’annulation d’une tournée, ce qui aurait vidé le rapport annuellement soumis par l’institution au Conseil de sécurité de tout son contenu et surtout déchargé de toute nouvelle avancée pour la résolution du conflit. Pour ce, Mohammed VI avait adressé des lettres, certaines secrètes, d’autres publiques, à un Ban Ki-moon qui les a poliment ignorées, provoquant ainsi le courroux d’un jeune roi qui décide alors de croiser le fer en refusant de le recevoir à Rabat, prétextant un voyage à l’étranger puis en faisant la sourde oreille à une demande d’atterrissage de l’avion onusien à El-Ayoun, capitale du Sahara occidental occupé où éclatent fréquemment des révoltes durement réprimées par l’occupant. Ban Ki-moon maintient sa décision et se rend (en mars dernier) à Alger, dans les camps de réfugiés sahraouis puis en Mauritanie et présente au Conseil de sécurité (en avril) un rapport contenant des recommandations qui enfoncent davantage Mohammed VI. 

De son côté, le roi soulève les foules contre Ban Ki-moon à Rabat, l’attaque en des termes peu diplomatiques, l’accuse de partialité, renvoie 83 membres de la Minurso (Mission des Nations-Unies pour le Sahara occidental), convoque par deux fois l’ambassadeur US après la promulgation d’un rapport défavorable par le département d’Etat.

Mohammed VI fait aussi acquisition de nouvelles armes financées par l’Arabie Saoudite. De son côté, le Front Polisario, usé par des années d’attente et des conditions de vie pénibles, menace de reprendre les armes. Les frontières Ouest de l’Algérie sont sous haute tension, incitant le vice-ministre de la Défense à se déplacer sur les lieux et alerter sur les dangers en cours. Le roi du Maroc se dit prêt à aller jusqu’au bout et refuse de se plier aux injonctions du Conseil de sécurité concernant le retour de la Minurso et le retour à des négociations sans préalable pour l’organisation d’un référendum d’autodétermination. 

Le renvoi des 83 membres de la mission onusienne et la fermeture des bases de la Minurso dans les territoires occupés ont été très mal perçus par les Nations-Unies qui y voient un précédent et un mauvais exemple pour d’autres pays en conflit à travers le monde, mais aussi comme étant une porte ouverte à toutes les dérives au Sahara occidental. Ban Ki-moon qualifie la situation d’explosive et appelle les Nations-Unies à agir au plus vite. En dépit des pressions américaines, Mohammed VI refuse d’obtempérer. 

Pour tenter de désamorcer la crise, avons-nous appris, des tractations ont été entreprises ces derniers jours par les Américains dans le but de trouver un terrain d’entente avec les Marocains. Le premier point concerne, évidemment, le retour de la Minurso. Le Maroc a quatre mois pour permettre aux militaires de l’ONU de rejoindre les bases de Dakhla et toutes celles vidées le mois passé, mais un retour dans les formes édictées par les Nations-Unies est refusé par le roi. 

Les informations en cours laissent cependant entendre que Mohammed VI, qui s’est mis à dos une bonne partie de la communauté internationale, aurait donné son accord pour le retour de la mission onusienne à condition qu’elle se limite à un rôle d’observation du cessez-le-feu (entré en vigueur en 1991). 

Dans sa dernière recommandation, Ban Ki-moon avait préconisé l’élargissement des prérogatives de l’ONU de façon à ce qu’elle s’implique dans l’organisation du référendum d’autodétermination. 

L’option n’a cependant pas été tranchée à ce stade. Vider la mission de l’ONU de ses prérogatives reviendrait à désavouer Ban Ki-moon, ce qui est très peu probable compte tenu du soutien inconditionnel qu’affiche le Conseil de sécurité face au SG des Nations-Unies. 

Une telle décision jetterait aussi et surtout le discrédit sur l’institution et servirait de mauvais exemple pour tous les autres conflits dans le monde. Pour ce, les Américains ont, semble-t-il, décidé de s’engager dans une tout autre voie. Il semblerait que ces derniers aient décidé de remettre sur le tapis le fameux plan de l’ancien SG de l’ONU, James Baker. 

Le plan était le suivant : octroyer aux Sahraouis une autonomie sous contrôle marocain durant cinq années au bout desquelles serait organisé un référendum d’autodétermination à travers lequel les Sahraouis décideraient de leur sort. 

Ce plan avait alors été perçu par la communauté internationale comme étant une solution merveilleuse passible de débloquer une situation sans issue apparente. Malheureusement, le plan Baker n’avait trouvé aucun écho favorable chez les deux parties. 

Les Sahraouis étaient restés mitigés, une position tout à fait compréhensible, mais elle avait été, par contre, rejetée par Hassan II. Aujourd’hui, les Américains tentent apparemment de persuader son fils d’accepter une proposition à même d’éviter l’éclatement d’un nouveau conflit dans une région déjà en ébullition…
A. C.


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Rien ne va plus entre le Roi du Maroc et les médias français

Jeudi 26 mai, France 3 a certainement battu ses records d’audience au Maroc. La chaîne française diffusait un documentaire-portrait de Mohammed VI, monarque à la tête de la SNI, un holding puissant présent dans plusieurs secteurs économiques. En février 2015, son réalisateur, Jean-Louis Pérez, a été arrêté et expulsé du Maroc. La journaliste Catherine Graciet, engagée comme « consultante » pour le film, est depuis août 2015 sous le coup d’une inculpation pour « chantage » et « tentative d’extorsion » sur la personne du roi du Maroc, avec son confrère Eric Laurent.

Ces ingrédients réunis renforcent le rejet du documentaire au Maroc, d’autant que l’enquête n’apprendra rien aux sujets les plus informés de Mohammed VI. D’un côté, de réelles difficultés pour les journalistes étrangers – surtout ceux de la télévision – à enquêter librement sur les sujets sensibles : monarchie, Sahara-Occidental, terrorisme, trafic de drogue, etc.

De l’autre, l’exaspération marocaine devant des journalistes qui ne maîtrisent pas toujours leur sujet et donnent souvent la parole aux mêmes voix critiques, sans véritable contradicteur. Au final, un « bad buzz » pour tous. De ce nouvel épisode sur les relations « Je t’aime moi non plus » entre les médias français et la monarchie, un premier conseil, en toute modestie, aux autorités marocaines : éviter de fabriquer des martyrs de la liberté d’expression.

Lâcher du lest sur les rapports et classements

Le royaume est passé maître dans l’exercice de l’autopromotion, sauf quand il s’agace au plus haut niveau de la parution d’un rapport désagréable. Ce qui arrive souvent. Amnesty International, Human Rights Watch, Action des chrétiens pour l’abolition de la torture et d’autres ONG peuvent en témoigner. Des publications économiques, tels l’indice du développement humain du PNUD ou le rapport « Doing Business » de la Banque mondiale, ont été ciblées par Rabat dans le passé.

Récemment, le rapport annuel du département d’Etat américain sur la situation des droits humains a provoqué une riposte au bazooka de la part du ministère de l’intérieur marocain. Le 17 mai, le ministre Mohamed Hassad fustige le texte qui, selon lui, « passe de l’approximation de l’information à son invention pure et simple, de l’appréciation erronée au mensonge caractérisé ». Et, comme si ce chérifien coup de griffe n’était pas assez explicite, il met en garde : « Le Maroc ne peut pas accepter que l’on fabrique des faits, que l’on monte de toutes pièces des cas et que l’on fomente des allégations pour des motivations politiques obscures. »

Eviter d’insulter Ban Ki-moon

Au Maroc, le dossier du Sahara-Occidental reste la cause nationale par excellence. Ce territoire contesté depuis la fin de la colonisation espagnole a été annexé par Rabat en 1975, mais la souveraineté du Maroc sur ces 266 000 km2 largement désertiques n’est pas reconnue par la communauté internationale, qui y a installé une mission de maintien de la paix des Nations unies.

Après plusieurs revers diplomatiques récents pour le Maroc, les relations entre Rabat et le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, se sont tendues de façon spectaculaire. L’acmé de la crise ayant consisté en une manifestation populaire contre le secrétaire général organisée le 14 mars dans la capitale marocaine. Le cortège de tête comprenait une bonne partie du gouvernement marocain, y compris le ministre des affaires étrangères, Salaheddine Mezouar. Ban Ki-moon s’y est même fait traiter de « Pokémon » par une députée. Or, en novembre, le Maroc accueillera à Marrakech la COP22, la conférence des Nations unies sur le changement climatique. Rabat a beau promettre de faire la part des choses, on voit mal comment MM. Mezouar et Ban vont pouvoir jouer la partition d’une parfaite entente.

Sortir de l’isolement

Le Maroc est un pays dont la transition s’étire depuis bientôt deux décennies sans que l’on sache vraiment dans quelle direction. Régime autoritaire, monarchie absolue de droit divin, démocratisation ? Ilôt de stabilité en Afrique du Nord ? Economie de marché et futur pays à revenu intermédiaire ? Vieil empire converti tardivement au concept d’Etat-nation ? Le Maroc est-il vraiment l’une des « stars de la croissance » du continent, comme l’affirme le cabinet de conseil américain McKinsey dans son rapport « Lions on the move » ? Il y a autant de visions possibles que d’avis tranchés sur un pays de 34 millions d’habitants, situé à seulement 14 kilomètres de l’Espagne, mais qui paraît isolé.

Patrouilles espagnoles et barrière électrifiée au nord, notamment autour des enclaves de Ceuta et Melilla ; frontière hermétiquement close avec l’Algérie à l’est depuis 1994 ; relations tendues avec la Mauritanie au sud. Le Maroc, qui a quitté l’Organisation de l’Union Africaine en 1984, ressemble parfois à une île alors qu’il ne cesse de proclamer sa vocation panafricaine.

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Les révolutions arabes ont commencé au Sahara Occidental

Soulèvement de Gdeim Izik, l'étincelle du Printemps arabe
Le moment révolutionnaire au Maroc

Entretien avec Hamza Esmili


Lors des « Printemps arabes », on a moins entendu parler des événements marocains que des révolutions tunisienne et égyptienne. Pourtant, si elle n’a pas conduit à la chute du roi, la mobilisation au Maroc a été très importante.

À cinq ans de distance, nous avons demandé à Hamza Esmili, étudiant à l’EHESS en sociologie qui a participé au Mouvement du 20 Février au Maroc, puis à ses suites, de revenir avec nous sur ces événements.

Notification : Cinq ans ont passé depuis les soulèvements des Printemps arabes. En Egypte, cette année, le général al-Sissi s’est montré inquiet lorsque l’anniversaire du 25 février, date du début du soulèvement révolutionnaire, approchait : il a fait arrêter des activistes et a renforcé la protection policière de la Place Tahrir. Y a-t-il eu une réaction similaire au Maroc ?

Le début officiel du « Printemps marocain » est le 20 février, le jour de la plus grande manifestation : toutes les luttes qui ont eu lieu ensuite pendant trois ans se sont faites au nom du 20 février. Bien qu’elle n’ait pas été aussi médiatisée que celles d’autres pays de la région, cette manifestation a été vraiment importante : il y a eu environ 300 000 personnes dans les rues et 80 localités touchées. Je crois qu’en termes de localités touchées c’est la plus grande manifestation des « Printemps arabes » (par rapport, en tout cas, à la Tunisie et à l’Égypte). Le 20 février est donc devenu très vite la date emblématique du mouvement.

Cette année, en 2016, il y a eu une tentative de faire repartir le mouvement du 20 février. Car en ce moment, au Maroc, il y a beaucoup de manifestations sur des questions proches , et le « mouvement du 20 février » a cherché à s’unir à ces luttes en induisant une manifestation le 20 février 2016. La manifestation n’a pas eu de suites, mais il y a plusieurs raisons à cela. Et il ne suffit pas d’appeler à manifester pour qu’il se passe quelque chose !

Notification : Pour revenir aux événements d’il y a cinq ans, comment cela s’est passé au Maroc ? Quels étaient les facteurs économiques, sociaux, politiques qui ont mené au soulèvement ?

Il y a eu des événements assez importants à l’été 2009 à Laâyoune, qui est la grande ville du sud marocain. C’est une ville de conflit entre le Royaume du Maroc et ceux qu’on appelle « les séparatistes » – en fait le Front Polisario – qui demandent un référendum d’autodétermination du Sahara Occidental. Il y a donc eu un mouvement majeur à Laâyoune, avec la mise en place de campements sur les places. Il naissait d’une question sociale, c’est-à-dire de la revendication d’une égalité de fait entre citoyens du nord et citoyens du sud du Maroc. Ce mouvement a été dispersé dans le sang par les forces de l’ordre, la répression a été beaucoup plus violente qu’en 2011. Certains analystes considèrent que c’est là le vrai début des printemps arabes, avec les événements de Gafsa en Tunisie.

Notification : Est-ce qu’il y avait une conscience de ce lien à l’époque ?

Non, je pense que ce lien a été établi a posteriori. Pour en venir à la question de l’« effet domino » des printemps arabes, qui a souvent été invoqué, je pense qu’il faut au contraire penser ces événements comme résultant de dynamiques structurelles qui touchent des pays qui font face à des situations sociales proches. Ainsi, le Maroc, comme une grande partie de ce qu’on appelle « le tiers monde », a subi dans les années 80 les plans de réaménagement structurel. Cela signifie que le FMI arrive avec un programme très serré de réformes économiques – et politiques, il faut le dire – en échange de prêts. Le Maroc a choisi cette voie, et cela a eu pour effet le passage d’un rôle de l’État à un autre, c’est-à-dire une réduction drastique de l’État social. Car même si le régime d’Hassan II (1961-1999) a été un régime dictatorial, il y avait de la redistribution envers les classes intermédiaires. Pendant les années 1980-90 donc on assiste à un passage vers un fonctionnement de l’État beaucoup plus libéral. Et cela s’est traduit, notamment, par une marginalisation de la classe intermédiaire. Jusque-là, cette classe avait certains capitaux, une certaine place dans l’État – je pense aux agents de la fonction publique, aux instituteurs par exemple. Et c’est cette classe là qui a eu un rôle central dans le mouvement du 20 février. L’explosion sociale de 2011 a donc été préparée par un processus qui avait commencé bien avant.

Notification : Ton analyse va donc à l’encontre de cette idée d’« effet domino » des révoltes dans les pays « arabes » ?

Il y a eu certainement un effet d’aubaine parmi les militants : il y a notamment eu l’idée de reproduire que ce qui se passait en Tunisie au Maroc. Les militants marocains, toutes tendances confondues, ont pensé qu’il fallait profiter de ce qui se passait en Tunisie pour le transporter au Maroc. Mais l’analyse qui s’appuie sur la notion d’« effet domino » est trop réductrice car, comme je le disais, il ne suffit pas d’appeler à manifester pour que quelque chose se passe réellement. Pour que ces 3-400 000 personnes descendent dans les rues ce 20 février 2011, il a fallu un peu plus que des militants qui ont voulu profiter de l’effet d’aubaine. Je pense donc que cette idée d’« effet domino » a tendance à cacher les dynamiques structurelles qui peuvent toucher deux pays en même temps sans pour autant qu’il y ait de lien direct, si ce n’est un effet déclencheur.

Car effectivement, il y a eu un effet déclencheur : c’est en janvier, après la chute de Ben Ali, que se réunissent les militants de la gauche et de la principale confrérie religieuse au Maroc, Al Adl Wahl Ihsane – qui constitue 90% du mouvement.

Notification : Y a-t-il un lien entre cette confrérie et les Frères musulmans égyptiens ?

Non, il n’y a aucun lien. Al Adl Wahl Ihsane est un « ovni » dans le champ islamiste du monde arabe, justement parce que la confrérie n’a aucun lien avec les Frères musulmans : elle est issue d’un mouvement soufi. Le principal parti marocain qui est proche des Frères musulmans est au pouvoir en ce moment, il s’appelle le parti « Justice et développement ». Al Adl Wahl Ihsane signifie en fait « Justice et Bienfaisance ». C’est un mouvement qui est très marqué par la révolution iranienne, par la pensée iranienne. Et par une figure quasi prophétique – ou en tout cas mystique – , celle de Cheikh [Abdelassam] Yassine, fondateur du mouvement.

Notification : Depuis quand ce mouvement existe-t-il ?

Il existe depuis 1974, lorsque Cheik Yassine envoie au roi Hassan II une lettre intitulée « L’islam ou le déluge » où il lui propose de gouverner le Maroc ensemble. Hassan II n’étant pas particulièrement sensible à l’idée, il fait interner le Cheikh dans un asile ! Mais le mouvement Al Adl Wahl Ihsane est le principal mouvement politique aujourd’hui au Maroc, toutes tendances confondues, et notamment parce qu’il a une très forte présence dans les quartiers. C’est un schéma que l’on connait, et qui marche aussi bien pour le Hezbollah que pour les Frères Musulmans : ce sont des mouvements qui jouent le rôle de l’État là où il n’y en a pas. C’est-à-dire qu’ils font de la redistribution, ils payent les retraites, ils organisent les enterrements, etc. Beaucoup d’analyses « libérales » vont appeler cela du « populisme », mais c’est au contraire une organisation sociale qu’il faut prendre au sérieux, qui est tout-à-fait légitime aux yeux des habitants, et qui assure une subsistance à ceux qui n’ont plus rien. Ça mérite donc un peu plus que de la condescendance.

Notification : Dans l’article que tu as écrit avec Montassir Sakhi, vous évoquez une double scission au sein du mouvement du 20 février : entre les revendications économiques et sociales et les revendications politiques portant sur des « droits » d’une part, et entre les mouvements islamistes et la gauche laïque d’autre part. Comment s’est faite l’union de ces différentes revendications au sein du mouvement ? Et quel rôle au contraire ont eu ces clivages dans l’essoufflement du mouvement ?

En fait, il n’y a jamais eu d’union entre ces différents types de revendications. Et c’est pour cela qu’il est plus exact selon moi de parler de « moment » que de « mouvement » révolutionnaire. Le moment du 20 février a été un moment où est apparue l’histoire et ses enjeux, où sont apparus les groupes sociaux en lutte. Et tous les groupes sociaux, du plus haut au plus bas, ont participé à ce « moment » d’une manière ou d’une autre. Cela signifie que le moment portait en lui des intérêts tout à fait contradictoires. Il y avait par exemple des slogans libéraux, qui étaient axés sur « la bonne gouvernance », la « transparence » – un slogan célèbre du 20 février disait « il faut séparer l’autorité de la fortune », l’État du marché – qui étaient portés par des groupes sociaux situés. Car ceux qui proféraient ces slogans n’étaient pas ceux qui disaient « nous voulons entrer dans la fonction publique », « nous voulons des emplois sûrs », ni ceux qui luttaient pour le logement, pour un logement salubre... Il y avait donc des intérêts différents qui se sont retrouvés côte à côte.

Notification : Mais sans avoir une véritable organisation...

En effet, ils n’étaient pas organisés, mais ils ne cherchaient pas non plus à l’être. C’est-à-dire – et c’est là la grande illusion du mouvement – que tous les militants, et moi compris, avons pensé que le fait d’être ensemble dans la rue signifiait que nous voulions la même chose. Mais ce n’était absolument pas le cas. D’ailleurs, depuis ce qu’on a appelé l’« échec » du moment du 20 février, on a pensé que la raison en devait être qu’on n’était pas allés assez loin. Mais je ne pense pas qu’il y ait eu un « échec », il y a au contraire un mouvement du 20 février qui a réussi, et c’est ce mouvement libéral qui a obtenu une réforme constitutionnelle, la décentralisation, un ensemble de réformes structurelles qui ont effectivement été obtenues au Maroc. Mais ce sont en réalité des réformes qui vont dans le même sens que les réformes de 1990, c’est-à-dire vers une libéralisation. C’est assez frappant, on le remarque par exemple dans le fait qu’aujourd’hui l’éducation au Maroc est en ruines, les hôpitaux ont été privatisés, on passe de ce qu’a été le « bidonville », qui est une forme urbaine très importante au Maroc, à autre chose, qui serait plutôt le « ghetto »...

Notification : Et pour ce qui est du clivage entre islamistes et « gauchistes » ?

C’est une question difficile, qui touche davantage le champ politique. C’est-à-dire que c’est une question qui ne se pose que quand on décide d’entrer dans le champ politique, quand on devient militant actif. Ce n’est qu’alors que la question de choisir son camp devient pressante. Et évidemment 90% choisissent l’islamisme. Mais on a tendance à faire de ce clivage entre gauche et islamistes le clivage fondateur de la lutte sociale au Maroc, alors que ce n’est pas du tout un clivage social qui traverserait toutes les strates de la société, c’est plutôt une scission qui n’intervient que lorsqu’on fait de la politique.

Une partie de la gauche a en effet la même base sociale que la confrérie religieuse « Justice et Bienfaisance », et se retrouve donc à porter les mêmes intérêts sociaux. Pendant les premiers six mois du mouvement donc, il y a eu collaboration entre « Justice et bienveillance » – qui était, en termes quantitatifs, le principal pourvoyeur de forces du mouvement – et la gauche. Ils commencent à se séparer – et c’est aussi le moment où le mouvement se délite – lorsque le roi Mohammed VI promet une réforme constitutionnelle. C’était là un coup politique majeur : le roi fait un discours, le 9 mars 2011, où il accorde une réforme vraiment importante de la Constitution marocaine. Jusqu’en juin il continue a y avoir des manifestations, mais le 1 juillet il y a le référendum pour la réforme constitutionnelle, et le « oui » l’emporte à 97%. À partir de ce moment là, une bonne partie des organisations qui soutiennent le mouvement du 20 février se retirent, et il ne reste quasiment plus que « Justice et bienveillance ».

Notification : Quelle a été cette réforme constitutionnelle ?

C’est notamment l’abrogation de l’article 19 de la Constitution marocaine, qui fondait la sacralité du roi ; la constitutionnalisation de la langue amazighe, qui devient langue officielle du Maroc, avec l’arabe ; la réforme des institutions politiques, puisqu’on passe d’un Premier ministre nommé par le roi, à un Président du Conseil qui est le chef de la majorité parlementaire... On rentre dans un système politique tel que promu par l’ensemble des organisations internationales, comme cela a été fait aussi en Tunisie, de manière très semblable.

Notification : Quel a été le rôle des organisations internationales dans le mouvement ?

Elles ont eu effectivement un rôle dès le début du mouvement, mais surtout, et de plus en plus, après. Aujourd’hui on assiste au développement d’une société civile qui oriente le débat public vers ces questions de la « bonne gouvernance », de la lutte contre la corruption... on a un ensemble de slogans, libéraux, promus par les organisations internationales. Et le rôle des aides européennes, de l’Usaid, des fondations allemandes est important : elles financent toute une partie des organisations marocaines, qui en retour agissent sur le débat public. Vous ouvrez n’importe quel journal marocain, et vous verrez que les débats ne touchent absolument pas les questions sociales, mais des questions telles que : « est-ce que le Maroc est un pays arabe ou pas », ou sur la liberté d’expression... Tout cela est très bien, mais il faut savoir que le Maroc a 50% d’analphabètes, dont personne ne va parler !

Notification : Que penses-tu de cette appellation de « printemps arabes », qui évoque les printemps des peuples de 1848 et qui s’est amplement diffusée dans les médias occidentaux ? Est-ce une appellation qui était revendiquée par le mouvement ? Y avait-il la revendication d’exemples, de « précédents » nationaux ?

On l’a prise telle quelle en arabe. Certes c’est une vision un peu eurocentrée, c’est le printemps de 48, le printemps de Prague. Il y avait, de ce que j’ai vu au Maroc, cette tentation de se référer aux grandes révolutions du passé. Ces exemples sont fournis par une certaine construction de l’histoire plutôt eurocentrée, qui est véhiculée entre autres par l’école.

Il y avait certes aussi des exemples nationaux, mais qui concernaient moins la question de l’appellation. Les militants politiques se réclamaient des grandes luttes des années 70-80 contre le régime de Hassan II – de luttes marxistes-léninistes en l’occurrence – mais aussi des luttes du mouvement national contre l’occupant français. Il y a donc eu un héritage symbolique : si vous prenez les grands appels à manifester de 2011, vous trouvez souvent la référence à telle émeute en 1981, à telle figure historique, notamment à Mehdi Ben Barka .

Notification : Ce n’étaient donc là les références que d’une partie de la gauche ?

En fait, les aspects symboliques du mouvement, des icônes, des événements auxquels on se réfère, ce sont à nouveau des références qui apparaissent uniquement dans le champ politique institutionnel. C’est-à-dire que ceux qui ne sont pas politisés – et qui étaient nombreux dans les rues le 20 février – n’ont pas besoin de faire appel à une symbolique particulière.

Cette question de l’appellation du mouvement, de la revendication de figures historiques n’était pas capitale. La ligne de clivage se situait plutôt dans les intérêts divergents des différentes catégories sociales, qui étaient toutes représentées. Et si tout à l’heure j’ai parlé de « moment » révolutionnaire, c’est parce que justement tout le monde était conscient de la divergence des intérêts, de la présence d’intérêts antagonistes. Le moment du 20 février – et je dirais que c’est la caractéristique des printemps arabes, mais là je m’avance peut-être un peu – a été un moment où l’histoire apparaît « nue », où les enjeux apparaissent brutalement. Sans toutes les constructions symboliques, sans tous les discours et tous les dispositifs qui sont mis en place pour maquiller la réalité sociale.

Dans le moment du 20 février, tout le monde avait conscience des intérêts de chacun, et c’est pour cela que tout le monde s’investit dans le mouvement, même le roi ! Même les intérêts des strates les plus hautes de la société faisaient partie du mouvement : ils avaient tel type de slogans, portaient tel type d’intérêt, de revendication... mais ils étaient là. Et de même au plus bas. Ce qu’on appelle le « Lumpenproletariat » était aussi dans le moment, mais d’une autre façon, car il ne manifestait pas. Il était représenté par ceux, par exemple, qu’on a appelé, dans toute la région du Maghreb, les baltajia, les milices payées par des intérêts privés et qui étaient là pour « casser » les manifestations.

Notification : Est-ce que la partie de la population qui n’était pas politisée avant et qui a participé à ce « moment » révolutionnaire a continué à lutter après 2011 ?

Il y a ceux qui, après le moment du 20 février, se sont investis dans les actions militantes aux sens strict : associatives, partisanes, organisationnelles. Cette politisation peut donc être vue comme la conséquence du 20 février. Mais en réalité souvent elle ne fait qu’actualiser un potentiel déjà présent, car la plupart du temps il s’agit d’individus issus de familles de militants.

Par contre, la question de savoir si le groupes sociaux qui ont participé au moment du 20 février continuent de lutter est un sujet plus compliqué, mais très important. Personnellement, j’ai tendance à penser que tout le monde lutte tout le temps, mais qu’on lutte selon les moyens qu’on a. Lors du 20 février, on a eu l’impression qu’on avait plus de moyens que ceux qu’on avait réellement, et que le champ des possibles était plus ouvert que ce qu’il ne l’était en réalité. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de luttes. Il y a des luttes dans les quartiers populaires, tous les jours, mais sous des formes qui ne sont pas celles des militants, des partis, de la symbolique etc. Ces luttes existent quand on ne paye pas la facture d’électricité, quand on décide de creuser sous terre pour rattacher les canalisations d’eau à chez soi : cela aussi, c’est de la lutte politique.

Notification : À quel point la situation géopolitique du Maroc dans la région et dans le monde a-t-elle eu un impact dans le « moment » de février ? Et à quel point cette position a-t-elle changé depuis ?

Tout le monde fait de la politique au Maroc – les Marocains, les Français, les Américains... – et tout le monde est investi partout. En 2011, les grandes figures qui émergeaient du moment du 20 février étaient sans relâche invitées aux ambassades de France, des États-Unis. On avait réellement l’impression que les grandes puissances changeaient de chevaux de bataille – et c’est peut-être cela qui nous a donné l’impression qu’on allait faire une vraie révolution. Mais en même temps, le roi, entre le 20 février et le 9 mars , a fait la tournée des capitales européennes, et il est passé à Washington : il est allé recueillir les conseils auprès de ces mêmes puissances ! C’est-à-dire que tout le monde faisait de la politique, mais tout le monde la faisait partout – au niveau institutionnel, on jouait pour défendre l’allié des puissances occidentales, c’est-à-dire la royauté, mais, à d’autres niveaux, ces mêmes puissances tâtaient le terrain, envisageaient un autre dénouement possible... en fait elles n’auraient eu aucun mal à se débarrasser de la monarchie. C’est ce qui s’est passé en Tunisie, par exemple.

Tout le monde joue à tous les niveaux. Mais si l’intérêt qui guide ces politiques n’est pas la sauvegarde ou la chute de la monarchie, c’est-à-dire la « forme » du pouvoir, la question qui se pose est : quel est l’enjeu ? qu’est-ce qui vaut la chandelle, pour ces puissances ? Il me semble qu’on peut trouver une réponse en rapprochant ce qui s’est passé au Maroc, en Tunisie, en Égypte, en Algérie – on ne parle jamais de l’Algérie, il y a pourtant eu des mouvements immenses – à ce qui se passe en France, en Europe, aux États-Unis. Le « printemps » est en effet « arabe » en un certain sens, mais le « printemps arabe » est mondial, parce que probablement les dynamiques qui expliquent les « printemps arabes » sont aussi les dynamiques qui expliquent bon nombre des luttes sociales en France : ce passage d’un mode du capitalisme à un autre. Et peut-être que ce qui comptait pour les puissances internationales, à l’époque des révolutions arabes, c’était bien plus que ce passage se fasse – d’une manière ou d’une autre, sous un régime ou un autre – que le type de régime en lui-même. C’est bien ce qui s’est passé en Tunisie : on a tout changé pour que rien ne change !

Notification : Comment a évolué le rôle de l’État au Maroc ?

Je ne suis pas sûr qu’il soit encore possible aujourd’hui de faire de la politique nationale. Si l’on admet que c’est cette dynamique de fond qui détermine la politique au Maroc, alors peut-être que le champ de bataille aujourd’hui est très semblable en France et au Maroc, par exemple. Oui, je pense qu’idéalement il faut défendre l’État au Maroc, qui est en train de disparaître à cause de privatisations massives. Mais est-ce qu’on a les moyens de défendre l’État ? Je ne suis pas sûr qu’on puisse le faire au Maroc, mais je pense par contre que c’est possible en France.

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L’ambassadeur sahraoui: Le Maroc veut conduire la région vers l’inconnu

L’ambassadeur sahraoui à Alger, Bechraya Hamoudi Bayoune a révélé ,dans une déclaration à Echorouk, que la lenteur du Maroc dans l’application de la décision du conseil de sécurité quant au retour de la Minurso au Sahara occidental devrait conduire la région vers l’inconnu.

Les propos du responsable de la représentation diplomatique de la RASD ont été tenus, samedi, en marge d’un meeting populaire de solidarité avec le peuple sahraoui, organisé à Oran par le Parti de la voie authentique (Parti El Khat El Assil). Une occasion pour l’installation d’une commission d’amitié entre les femmes algériennes ayant adhéré audit parti et les femmes sahraouies en prélude au développement et à la relance de l’activité de la commission mixte.

L’ambassadeur sahraoui a indiqué qu’un mois s’est écoulé du délai de 90 jours que le Conseil de sécurité de l’ONU a accordé aux autorités marocaines afin de laisser la Minurso reprendre son travail aux Sahara occidental, exercer ses fonctions et accélérer les démarches en faveur d’organisation d’un référendum de l’autodétermination.

Pour Bechraya Hamoudi Bayoune, ce refus injustifié du royaume marocain est de nature à conduire la région dans l’inconnu. De ce fait, il appelle la communauté internationale à mettre pression sur le Maroc à respecter les résolutions du conseil de sécurité, tout en appelant à une solution équitable au conflit sahraoui.

De son côté, le président du Parti de la voie authentique, Sellam Abderrahmane a fait savoir que la question sahraouie est l’une des priorités de sa formation, ajoutant que le Maroc tente à travers ses agissements de brouiller la cause sahraouie juste. Et ce en s’ingérant, selon lui, dans les affaires internes de certains pays de la région, dont le Mali, où l’on envoie des Marocains et des étrangers pour semer le trouble au nord de ce pays.



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Info-Soir : Dossier sur le Sahara Occidental

Pour que nul n'oublie 


Comme bon nombre d'institutions sahraouies, le Musée national sahraoui de la résistance se trouve dans les camps des refugiés sahraouis de Tindouf (à Rabouni plus précisément). 

Réparti en plusieurs salles, le musée a pour objectif premier «la sauvegarde de la mémoire collective sahraouie en retraçant les grands moments de la guerre de l'indépendance. Dans la cour principale du musée, du matériel militaire dont des tanks, des véhicules de transport de troupes, des canons à longue portée et des véhicules militaires légers «récupérés de l'ennemi» témoignent de la férocité des combats entre le Polisario et les FAR. La première aile jouxtant l'entrée principale, une spacieuse pièce est dédiée au chemin parcouru, depuis la proclamation de la Rasd. Un gigantesque tableau remémore les premiers Etats l'ayant reconnue depuis 1976. Des photographies en noir et blanc retracent également «les moments les plus durs des révolutionnaires sahraouis». La fameuse Land Rover et le dromadaire sont omniprésents. L'hymne national sahraoui et toutes les chansons révolutionnaires sont aussi fièrement transcrits sur des écriteaux. Les héros sahraouis ont également leur part dans le musée puisqu'on y retrouve des photographies du fondateur de la RASD, de ses compagnons et de tous ceux et celles ayant gravé leurs noms en lettre d'or dans l'Histoire d'un peuple « qui aspire toujours à son indépendance ». A l'intérieur, soigneusement sauvegardés, des documents officiels au sigle du Royaume du Maroc et signés par « sa majesté le Roi Hassan II » sont pour la plupart des « Ordres de Missions », « Des Plans de Batailles » et aussi « Plans de restructuration des Armées » sont présentés comme « des preuves formelles des revers subis par les FAR durant le conflit  puisque  récupérés lors des différentes offensives » nous explique notre guide. En sillonnant le musée, on ne peut, ne pas remarquer les dizaines de «cartes d'identité militaire » de simples soldats ou d'officiers marocains et mauritaniens « capturés » ou « tués ». 


Un peuple de guerriers 

L'histoire nationaliste des Sahraouis ne pourrait, en aucun cas, se résumer dans le conflit l'opposant aux troupes des Forces armées royales marocaines (FAR). 

Bien avant, pas encore structurés en l'actuelle Armée populaire de libération du Sahara (ALPS), les combattants sahraouis se sont révoltés contre les Espagnols et les Mauritaniens. Au lendemain de la création de la RASD (République arabe sahraouie démocratique), le 27 février 1976 par le Front Polisario à Bir Lehlou, les combattants sahraouis attaquent les forces marocaines et mauritaniennes par des incursions éclairs (guérilla). C'est le début d'un long parcours pour l'indépendance. Un long chemin parsemé non seulement de toutes formes de brutalités marocaines et de complicités françaises, mais aussi émaillé d'actes de bravoure et d'héroïsme des combattants sahraouis. Ce conflit a fait plus de 16 000 morts. Un cessez-le-feu a été signé entre les deux parties en 1991. En compagnie de Mohamed Lehbib El Ouali, un ancien combattant de l'ALPS, nous avons remonté le temps jusqu'aux premiers instants d'un conflit qui aurait causé la mort de plus de 16 000 personnes. Un vrai parcours de…combattants. Malgré son âge quelque peu avancé (64 ans), Mohamed Lehbib s'en souvient parfaitement. Nous l'avons rencontré dernièrement dans la wilaya de Boudjedour et sur insistance de l'un de ses compagnons d'armes, aujourd'hui cadre de la gendarmerie sahraouie il s'est confié à Info Soir. La tactique du Polisario est très simple, nous dit-il, «elle repose sur la mobilité et la connaissance du terrain également appelée rezzous, elle consiste à attaquer grâce à des colonnes rapides des postes militaires et de se replier le plus rapidement possible». Il ajoute : «A l'époque, on n'avait pas une véritable armée comme de nos jours. C'était juste quelques combattants pas du tout formés. Notre seule motivation était la hantise de défendre à tout prix la terre ancestrale. Le peu d'armes dont on disposait nous parvenait des attaques que nous menions contre les troupes espagnoles, mauritaniennes et marocaines par la suite». Les hommes ne disposaient alors que de quelques uniformes, des fusils et des munitions et des voitures, mais « le désir de l'indépendance faisait de lui et de ses compagnons d'armes, les maîtres des terrains». «Pour tous les combattants sahraouis, l'exemple n'était que celui des valeureux moudjahidines algériens ayant défié l'une des plus puissantes armées de ses temps (armée française) et arraché l'indépendance de l'Algérie au prix fort. Les débuts n'ont certes pas été faciles, mais les choses ont évolué positivement durant les 15 ans qu'aura duré le conflit», a-t-il encore ajouté avant de marquer un temps d'arrêt. «Dur, c'est vraiment dur de repenser à toute cette période. Sur le front, nous parvenaient des échos des populations séquestrées, massacrées, des femmes violées, des enfants maltraités et aussi des ressources naturelles sahraouies spoliées par les Marocains avec la bénédiction de cette France qui ne cesse pourtant de prôner les droits de l'Homme dans le monde», a, en outre, soutenu notre interlocuteur


Une identité, une histoire 


La révolution à Saguia El- Hamra et Ouad Edahab (Rio de Oro) s'est déclenchée parce qu'il existe un peuple. Ce peuple possède son identité nationale, sa propre civilisation, ses propres principes, ses propres valeurs, sa propre organisation. 

«Ce peuple existe et survivra à la trahison du colonialisme, à l'agression des régimes réactionnaires et à leurs manœuvres», disait Mustapha El Ouali Sayed, secrétaire général du Front Polisario. La guerre d'indépendance des Sahraouis commence en 1973. Le congrès constitutif du Polisario, début mai 1973, se déroule sous le slogan «C'est par le fusil que nous arracherons la liberté» et c'est la prise du poste d'El-Khanga, le 20 mai 1973, qui constitue le déclenchement de la lutte armée. A l'époque, selon les historiens, il s'agit de harceler la puissance coloniale et les troupes espagnoles présentes sur le territoire. A partir d'octobre 1975 et le début de l'invasion militaire marocaine, puis mauritanienne en décembre de la même année, la situation change. Aussi le Polisario va-t-il devoir rechercher une aide extérieure, même si ses succès sur le terrain lui permettent déjà de récupérer le matériel pris à l'ennemi. De 1973 à 1975, le bras armé du Front Polisario - qui deviendra à partir du deuxième congrès, en août 1974, l'Armée de libération populaire sahraouie, ALPS - est peu et mal équipé, sans grande formation ou instruction militaire, et de ce fait, réduit à une guerre de guérillas à petite échelle. En fait, après la prise d'El-Khanga, où pas un seul coup de feu n'est tiré, en 1973, il y a eu seulement trois attaques du Polisario contre les postes espagnols. Deux raisons d'un côté, de la très grosse concentration de troupes espagnoles, très bien équipées, disposées pour faire face à toute menace marocaine. Celles-ci comptent notamment l'aviation et des hélicoptères destinés aux opérations de repérage et de poursuite, de l'autre, le sous-équipement en armes, munitions et moyens de déplacement du Front ainsi que le nombre encore réduit de combattants en ses rangs. En 1973, le Front limite ses actions de guérilla et privilégie à travers tout le territoire l'action militante. Entre 1974 et 1975, le Front Polisario se constitue en organisation équipée en armes automatiques, avec ses camps d'entraînement. Parallèlement, son implantation au Sahara occidental devient totale. Sa branche militaire a désormais des ramifications dans tout le territoire, notamment parmi les troupes nomades et la police territoriale. Les désertions sahraouies des troupes nomades qui rejoignent le Polisario s'accompagnent de prises d'armes, de munitions et de matériel. Par ailleurs, elles permettent à l'ALPS de bénéficier de la formation et de l'expérience militaire de ces nouvelles recrues. «Les opérations d'attaque, qui plutôt qu'à un affrontement direct visant à éveiller le sentiment national, doivent être envisagées avec soin, en calculant bien le temps d'approche de l'objectif, consistent en coups d'éclat effectués de nuit et garantissent un repli sans problèmes jusqu'à une position choisie à l'avance où peut être tendue une embuscade contre les forces de poursuite. Telle est la tactique adoptée pendant l'année 1974. Cette stratégie est optée pour obliger les Espagnols à des négociations. F .H. 

Une armée «prête» à tout 

L'Armée de libération populaire sahraouie effectuait en avril dernier, des manœuvres dans les territoires libérés. 

C'était dans la région d'Aghouinit précisément. Ces manœuvres ont été menées dans la zone sud par les unités 1, 3 et 7 de l'ALPS. Le début de cette manifestation militaire a été marqué par une allocution du chef d'état-major de l'ALPS, qui a indiqué que ces manœuvres s'inscrivent dans le cadre du programme annuel du ministère de la Défense sahraoui et font suite aux récents agissements de l'occupant marocain qui sont de nature à saper les négociations entre les deux parties (le Maroc et le Front Polisario). Elles intervenaient notamment après l'expulsion par le Maroc de la composante civile de Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso), déployée sur décision du Conseil de sécurité et ayant pour mission l'organisation d'un référendum libre et intégré en faveur de l'autodétermination du peuple sahraoui. Ces manœuvres visent en outre, «la préparation des troupes en prévision de toute urgence». Pour sa part, Youcef Ahmed, membre du secrétariat général du Front Polisario a indiqué que cette manifestation se veut un message de l'Armée de libération populaire sahraouie (ALPS), en tant qu'aile armée du Front Polisario, pour «la libération des territoires occupés du Sahara occidental». «Cette libération est notre principal objectif», a-t-il dit. Le ministre sahraoui de la Défense, Abdelah Lehbib a affirmé que l'Armée de libération populaire sahraouie (ALPS) était prête à faire face à tout imprévu de la part du Maroc. Intervenant à l'issue des manœuvres militaires M. Lehbib a indiqué que «l'Armée est dotée de moyens humains et du matériel nécessaire pour faire face à toute escalade, eu égard au constat positif fait suite à ces manœuvres, concernant l'efficacité, et la célérité». Il a mis en garde, par ailleurs, contre «un retour à la lutte armée qui déstabiliserait la région tout entière», ajoutant toutefois que «le retour au combat serait l'unique solution face à l'intransigeance de l'occupant marocain». 


Une date, une référence 

Evènement n La célébration du 43e anniversaire de la lutte armée sahraouie constitue un évènement historique requérant la valorisation, la protection et la défense des acquis réalisés dans tous les secteurs. 

«Cette valorisation nécessite une action judicieuse pour réaliser davantage d'acquis et de victoires ainsi que la défaite de l'occupant marocain et son expulsion des terres sahraouies, irriguées du sang des glorieux martyrs», a affirmé dans le camp des réfugiés sahraouis d'Aousserd, le responsable du secrétariat de l'organisation politique du Front Polisario, Brahim Ghali. Pour ce responsable, «la lecture de l'histoire exige de s'en souvenir, de s'en inspirer et d'y puiser les enseignements de cette longue période de lutte armée, avec ses épopées, ses victoires et ses sacrifices, en plus de l'édification des institutions et l'investissement dans la ressource humaine sahraouie, notamment dans les domaines de la santé et de l'éducation». «Cette période a connu, en dépit de multiples dangers et de difficultés, d'importantes mutations politico-économiques et socioculturelles, comparativement aux circonstances d'avant le 20 mai 1973», a-t-il ajouté en signalant que «les acquis obtenus sont le fruit des sacrifices de l'Armée de libération sahraouie». «Ces profondes mutations se reflètent à travers la notoriété et la place qu'incarne aujourd'hui la cause sahraouie de par le monde, suite aux victoires diplomatiques obtenues avec le soutien des amis du peuple sahraoui à travers le monde et nécessitant, a-t-il dit, la mobilisation des compétences nationales sahraouies pour gagner la dernière étape de la bataille décisive». Selon M. Ghali, «la célébration du 43e anniversaire de la lutte armée sahraouie intervient dans des conditions particulières de l'évolution de la lutte pour la liberté et l'indépendance et marquées, à l'échelle locale, par une mobilisation et un rassemblement des points de force et de résistance pour faire face aux éventualités pouvant découler de l'intransigeance marocaine et de sa démarcation de la légitimité internationale». «Le Front Polisario, le peuple sahraoui et la communauté internationale ne resteront pas indifférents face à l'intransigeance continue du Maroc et son entrave aux démarches onusiennes et africaines visant le parachèvement du processus de décolonisation dans la dernière colonie en Afrique», a encore assuré le responsable sahraoui. «Le colonisateur marocain, au ban aussi bien de la communauté africaine qu'internationale, vit un isolement international en raison de son déni des droits immuables du peuple sahraoui liés à la liberté et l'indépendance et de son refus de se soumettre à la légalité internationale», a-t-il poursuivi. Au terme de son intervention, le responsable sahraoui a appelé à rendre hommage aux glorieux martyrs, à leur tête le martyr de la liberté et de la dignité, El-Ouali Mustapha Sayed. F. H.


INFO-SOIR, 26/05/2016
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AFAPREDESA : «30 000 détenus et plus de 4 500 portés disparus, dont 400 n’ont laissé aucune trace, depuis le début du conflit»

Abdeslam Omar Lahcen, président de l’Association des familles des prisonniers et disparus sahraouis (AFAPREDESA): «30 000 détenus et plus de 4 500 portés disparus, dont 400 n’ont laissé aucune trace, depuis le début du conflit»

Le 21 mai dernier, dans les camps de réfugiés sahraouis, on célébrait le 43e anniversaire de la création du Front Polisario et du début de la résistance contre l’occupation marocaine. Reporters a rencontré à cette occasion Omar Abdessalam, président de l’association des familles des prisonniers et disparus sahraouis (AFAPREDESA), un collectif qui, en dépit des difficultés importantes qu’il rencontre, demeure très actif au plan international pour, dit-il, faire entendre «la voix de ceux qu’on veut faire taire». Entretien.

Reporters : Vous présidez l’Association des familles des prisonniers et disparus sahraouis. A quoi sert cette association et quels sont ses objectifs ?

Omar Lahcen Abdeslam : L’Association des familles et des prisonniers et des disparus sahraouis existe depuis près de trente ans maintenant. Il s’agit d’une ONG sahraouie dont la date de création remonte au 20 août 1989. Elle a vu le jour à l’initiative de familles de disparus et de détenus sahraouis dans les prisons marocaines. Sa mission consiste à faire la lumière sur ces personnes rendues prisonnières ou disparues sous l’occupation marocaine, certaines depuis le début de la guerre en 1975. Son travail est la mise à jour des listes de ces personnes qu’elle effectue sur la base de témoignages et de récits précis. Il est question aussi de soutenir les familles et de les accompagner en les orientant auprès des services compétents à l’ONU, l’Union africaine (UA) et d’autres organisations gouvernementales et non gouvernementales concernés par la défense des droits humains. Dans le contexte sahraoui, vous imaginez bien que sa mission est permanente et qu’elle consiste à recenser toutes les violations commises contre les Sahraouis dans les territoires occupés par le Maroc, soit en situation dite «ordinaire» soit en situation de soulèvement et de révolte, comme cela s’est passé en novembre 2010 lors de la révolte de Gdeim Izik, près de Laayoune, durant laquelle des centaines de nos compatriotes ont été pourchassés, réprimés, jetés en prison et torturés par les autorités coloniales marocaines. L’association a recensé tous les cas de violation commis durant ces évènements et a transmis ses rapports aux organisations de défense des droits de l’Homme, comme celui de Naâma Asfari, condamné à 30 ans de prison pour avoir manifesté à Gdeim Izik. Une condamnation scandaleuse, inique, sans fondement juridique et contraire à toutes les conventions de Genève.

A-t-on aujourd’hui un chiffre exact des portés disparus et prisonniers sahraouis ?

L’association a recensé depuis le début du conflit plus de 30 000 détenus et plus de 4 500 portés disparus. 400 d’entre eux n’ont laissé ni trace ni la moindre indication susceptible de localiser le lieu et les circonstances de leur disparition. Leur sort reste à nos jours totalement méconnu et nous ne savons pas ce qu’ils sont devenus, s’ils sont morts ou s’ils sont encore en détention clandestine. Il est d’autant plus difficile d’enquêter sur de tels cas que le Maroc, qui bénéficie de soutiens internationaux incompréhensibles et en contradiction avec le droit international, minimise à chaque fois le nombre de victimes de ses appareils de répression et réduit, quand il ne les nie pas, les cas de séquestration et d’atteinte aux droits des personnes. S’il libère des détenus, il le fait sans jugement. Les personnes concernées sont relâchées provisoirement et risquent d’être à nouveau jetées en prison, à n’importe quel moment. Les défenseurs des droits de l’Homme eux-mêmes n’y échappent pas et sont poursuivis par des tribunaux militaires.

Après le cessez-le-feu, le Maroc a libéré des centaines de détenus sahraouis. En reste-il encore ?

En 1991, 300 disparus ont été libérés des prisons marocaines dans un état de délabrement physique avancé. La liste des disparus que nous avons compte encore 526 noms de personnes détenues et l’association continue de se battre pour obtenir leur libération. Elle exige la levée des entraves et des limitations imposées par les autorités marocaines aux personnes libérées ainsi que le recouvrement de leurs droits et des biens dont ils ont été spoliés pendant leur détention arbitraire. Elle exige aussi l’indemnisation des familles de ceux qui sont morts en prison ou sous la torture. Elle exige enfin le respect des conventions internationales relatives à la protection des populations civiles, l’arrêt des enlèvements, des arrestations arbitraires, des tortures pratiquées contre des civils sahraouis dans les zones occupées du Sahara occidental. Parce que parallèlement à son invasion, le Maroc a mené une politique d’extermination des Sahraouis pour s’approprier leur territoire. Il oppose un refus systématique à la présence des observateurs internationaux, y compris des institutions onusiennes, allant jusqu’à expulser, comme en mars dernier, les membres de la Minurso au lendemain de la visite du SG de l’ONU dans la région sous prétexte que Ban Ki-moon est sorti de sa neutralité, alors qu’il avait dit la vérité sur les souffrances du peuple sahraoui.

Depuis la révolte de Gdeim Izik, votre association ne cesse de dénoncer les détentions arbitraires. Comment parvenez-vous à les recenser et à les faire connaître à l’opinion internationale ?

On travaille sur des témoignages précis qui nous viennent de militants ou des familles, et cela ne date pas de 2010 et du soulèvement de Gdeim Izik. La vocation même de notre association est d’enquêter sur toutes les violations dont sont victimes les Sahraouis, et il y en a eu depuis 1975 ! Elles se sont poursuivies après le cessez-le-feu en 1990. En 2015, selon le décompte que nous avons pu faire, plus de 500 personnes ont été arbitrairement détenues sans le moindre respect des règles et des procédures légales et dans une abstraction totale du droit. Depuis le début de l’année 2016, trois personnes ont été retrouvées mortes dans des circonstances douteuses. L’une d’elles a été tuée alors qu’elle allait récupérer son chameau au pied du mur de la honte construit par l’armée marocaine pour séparer les territoires sahraouis libérés de ceux qui sont sous son occupation. Cette année aussi, on déplore la mort du militant Brahim Sikka à la suite d’une présumée grève de la faim qu’il aurait menée pendant 15 jours avant de succomber. Sa dépouille est toujours entre les mains des Marocains parce que sa famille refuse de la récupérer sans autopsie ni véritable enquête sur les conditions de son décès. Des étudiants sahraouis, depuis les affrontements qui ont lieu dans les universités de Marrakech et d’Agadir, croupissent toujours en prison.

A la lecture de la presse et des dépêches de l’agence de presse sahraouie, on apprend que votre association fait souvent appel à la justice espagnole pour élucider des cas de disparition, d’emprisonnement ou pour poursuivre des responsables marocains…

Oui, dans les années 1990, l’Espagne a adopté une loi ouvrant la voie aux poursuites judiciaires sur les cas de génocide n’importe où dans le monde. Notre association a profité de cette brèche pour déposer en 2006 une plainte auprès de la justice espagnole pour des massacres qui ont lieu entre 1975 et 1992, notamment à Amgala où on a retrouvé une fosse commune dans laquelle il y avait des restes de huit cadavres. Onze hauts responsables civils et militaires marocains ont été accusés d’avoir amputé des prisonniers, dont un nouveau-né, brûlé vif des personnes, tué par des chocs électriques des Sahraouis à Laayoune, Smara et Amgala. L’affaire a été initiée en 2007 par le juge Baltasar Garzon. En Espagne, des lobbies, dont certains pro-marocains, se sont mobilisés pour que les poursuites s’effectuent dans le seul cas où les victimes ou que les bourreaux soient espagnols. Il n’empêche qu’en 2014, un autre juge espagnol, Pablo Ruz Gutierrez, a rouvert le dossier et relancé la poursuite contre les onze responsables marocains. Le dossier reste ouvert, car la justice espagnole, dans ce cas précis, ne fait pas de jugement par contumace. Donc, pour juger les douze responsables marocains, elle doit détenir les auteurs des crimes. On attend qu’Interpol puisse arrêter l’un de ses responsables pour pouvoir initier le processus et que les Sahraouis connaissent la vérité sur le destin de leurs parents qui demeure méconnu. Bien qu’on soit conscient des pressions marocaines, on est patient pour que justice soit faite.

Est-ce que l’association intervient aussi auprès d’autres instances internationales pour obtenir la poursuite et le jugement de personnes présumées coupables d’actes criminels…

Au niveau international, les poursuites se limitent contre les pays qui ont ratifié le traité de Rome, ouvert à tous les pays membres des Nations unies pour la poursuite judiciaire contre les personnes et Etats ayant commis des génocides et des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Il en est de même pour la Cour pénale internationale qui ne peut saisir un dossier que pour les pays qui s’avèrent adhérents au traité de Rome, et le Maroc n’y figure pas. De ce fait, elle ne peut être saisie qu’à titre de plainte individuelle par les Etats qui ont ratifié ledit traité et pourra être saisie si le Conseil de sécurité poursuit les responsables. Actuellement, nous sommes en train d’envisager avec les juristes qui soutiennent la cause sahraouie une poursuite contre l’Espagne qui a ratifié le traité de Rome, mais dont l’Etat continue de tergiverser quand il s’agit de poursuites contre des responsables marocains. Nous sommes également en train de travailler avec d’autres organisations pour trouver des mécanismes par lesquels il est possible d’exercer des pressions à travers les rapports sur les questions humanitaires et de respect des droits humains, comme il s’est agi récemment pour le dernier rapport du Département d’Etat américain qui a agacé le Maroc par sa tonalité critique.

En février 2014, la justice française s’est intéressée aussi à des cas de torture commis par des responsables marocains, dont le chef du renseignement Abdelatif Hammouchi…

Oui, alors qu’il se trouvait en France, Abdelatif Hammouchi, directeur général de la surveillance du territoire marocain (contre-espionnage), un juge français l’a convoqué pour une audition dans le cadre d’une plainte pour torture déposée par Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), une ONG française. La plainte a concerné un Franco-Marocain torturé dans le centre de détention secret de Temara, QG de la DGST. Le Maroc a nié, mais des dizaines de témoignages de torturés attestent du contraire, y compris ceux de détenus étrangers qui y ont été interrogés et torturés à la demande des Etats-Unis de George Bush dans sa «guerre contre le terrorisme». C’est à ce moment là qu’il y a eu dépôt de plainte auprès du doyen des juges d’instruction de Paris par l’avocat de Naâma Asfari et son épouse Claude Mangin, de nationalité française, pour les sévices que Naâma a subis en détention préventive au Maroc au cours des 27 mois qui ont précédé son procès. Depuis, le militant sahraoui a été condamné par un tribunal militaire à 30 ans de prison en février 2013, alors qu’il avait été arrêté la veille des faits qui lui sont reprochés… 21 autres activistes sahraouis militant pour le droit de leur peuple à l’autodétermination ont été condamnés par ce tribunal militaire à des peines allant de 20 ans à la perpétuité, après les mêmes 27 mois de préventive, avec pour seule preuve des aveux extorqués sous la torture… Là on est dans des situations où des juges, se basant sur la compétence universelle de la justice française à juger sur son sol des personnes accusées de crimes, font le travail. Mais qui se trouvent heurtés aussi à la «raison d’Etat». Puisque Abdelatif Hammouchi a pu quitter Paris et regagner le Maroc. Il n’en demeure pas moins que l’impunité dont ces gens se prévalaient s’est quelque part brisée.

Revenons, si vous le permettez, à la question des réfugiés sahraouis et aux conditions dans lesquelles ils vivent. A-t-on une idée chiffrée des besoins de ces réfugiés ?

Le montant des aides humanitaires internationales ne dépasse pas les 40 millions de dollars par an pour 200 000 réfugiés. Ce qu’on considère comme une somme dérisoire si on la compare avec le budget de la Minurso pour ses membres estimé à 54 millions de dollars. Pis encore, les aides continuent de diminuer alors qu’il a fallu les augmenter pour faire fonctionner les hôpitaux, les écoles… Le PAM a aussi réduit ses aides en denrées alimentaires qu’il distribuait, ce qui menace la population sahraouie, d’autant que nous avons une étude qui démontre que la malnutrition menace les réfugiés, alors que ces organisations d’aide humanitaire doivent veiller à ce que la population soit en bonne santé en leur assurant des besoins fondamentaux, ce qui est n’est pas le cas aujourd’hui. 


Une dernière question : de nombreux Sahraouis que nous avons pu rencontrer dans les camps ont à l’esprit que seule une reprise des hostilités pourrait faire bousculer le statu quo qui pèse actuellement sur le dossier sahraoui à l’ONU. Qu’en pensez-vous ?

Nous pensons que la guerre n’est pas la solution adéquate ni pour le peuple marocain ni pour le peuple sahraoui, mais le Maroc mène une guerre de lâche contre des citoyennes femmes et enfants qui sont victimes de violations sexuelles exercées même contre les hommes qui sont détenus. Maintenant, la résolution du Conseil de sécurité du 30 avril dernier marque un tournant important pour la cause sahraouie. On constate que les membres du Conseil de sécurité manifestent davantage de conscience et sont convaincus de la nécessité de mettre un terme au conflit, et comme à l’accoutumée, nous avons donné beaucoup de chance aux solutions pacifiques, et les Sahraouis peuvent patienter encore d’ici le mois de juin pour l’organisation du référendum, sachant que le Maroc œuvre toujours pour maintenir le statu quo. 


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Journée mondiale de l’Afrique : le Maroc obstrue le parachèvement de la décolonisation du continent



La Journée mondiale de l’Afrique célébrée annuellement, le 25 du mois de mai, date de la signature, en 1963, des Accords de l’ex-Organisation de l’unité africaine (Oua), actuellement l’Union africaine (UA) est l’occasion de mettre en valeur le combat des Africains pour la décolonisation de leur continent.

Mais cette décolonisation demeurant inachevée, à ce jour, comme le soulignent les peuples et les responsables africains, tant que soulignent-ils, la dernière question de décolonisation inscrite aux Nations unies, le Sahara-occidental, son peuple est privé de l’exercice de son droit à l’autodétermination, que lui confère le Droit international. L’ex- chef de gouvernement de la République arabe Sahraouie démocratique (RASD) M. Mohamed Lamine Ahmed, a interpellé l’Onu à faire pression sur le royaume du Maroc, pour mettre un terme à sa colonisation du Sahara occidental, par l’application du Droit international, lequel stipule la tenue du référendum d’autodétermination du peuple sahraoui. 

Invité hier au Forum de la mémoire, du quotidien El-Moudjahid, à l’occasion de la journée mondiale de l’Afrique, le responsable sahraoui a souligné que «le retour» dans les territoires sahraouis occupés du segment politique de la mission des Nations unies pour l’organisation du référendum au Sahara-occidental (Minurso) exigé par le Conseil de sécurité dans sa dernière résolution, adoptée fin avril passé, doit être précise-t-il «accompagné par la tenue du référendum». 

Rappelant la lutte du peuple sahraoui et de son représentant unique et légitime le Front Polisario, contre l’occupant espagnol en premier lieu, puis contre le colonisateur marocain, depuis l’invasion militaire de ce dernier en 1975 des territoires sahraouis, Mohamed Lamine Ahmed rappelle pertinemment à la Communauté internationale que «le cessez le feu en 1991, sous l’égide de l’ONU entre le Front Polisario et Rabat a pu être conclu en prévision de la tenue du référendum» a-t-il souligné. 

Le Maroc, qui depuis n’a cessé de manœuvrer et de se dérober de la légalité internationale dans l’espoir «d’imposer» le fait accompli, mais en vain, lance le responsable sahraoui, car poursuit-t-il, l’Histoire ne va pas à contresens de la lutte pour l’indépendance, et le mouvement de libération du peuple sahraoui est «porté et mené par des générations à ce jour». N’écartant pas l’alternative de recourir à la lutte armée, si la communauté internationale n’assume pas ses engagements en direction du peuple sahraoui et ses responsabilités en matière de paix et de sécurité dans le monde, l’ex-chef du gouvernement sahraoui affirme que les Sahraouis « demeurent prêts à arracher leur indépendance par les armes». 

Indiquant plus loin que le système colonial marocain au Sahara-occidental et la doctrine expansionniste propre au royaume chérifien «constituent» pour les espaces maghrébin et africain «des menaces pour leur stabilité et sécurité» a averti Mohamed Lamine Ahmed. Ne manquant pas de mettre en évidence les similitudes entre la colonisation sioniste en Palestine et celle marocaine au Sahara-occidental. Similitudes des deux systèmes coloniaux sur la scène arabe, israélien et marocain, lesquels se soutiennent mutuellement, pour ne citer que la construction durant les années 80 du mur de la honte séparant les territoires sahraouis, par l’assistance de l’entité sioniste, laquelle l’a édifié quelques années après en Palestine.

Pour le responsable sahraoui, le combat du peuple sahraoui pour le recouvrement de l’indépendance de son pays «se poursuit» sous de multiples formes, politique, diplomatique et culturelle, affirmant que celui «par la reprise de la lutte armée demeure à l’ordre du jour» si, a-t-il précisé, «l’occupant marocain persiste dans sa politique intransigeante quant au règlement pacifique du conflit au Sahara occidental» a indiqué le responsable sahraoui. 

Avertissant en ce sens les jeunes Sahraouis outre qu’ils «s’impatientent de voir leur pays lndépendant et libre du joug colonial marocain», la communauté internationale est fortement appelée à assumer ses engagements, par la tenue du référendum au Sahara-occidental. Ne manquant pas de souligner par la même occasion que la mission fondamentale et essentielle de la Minurso «n’est pas la surveillance du cessez le-feu mais l’organisation du référendum d’autodétermination du peuple sahraoui» a tenu à préciser l’un des premiers fondateurs du Front Polisario, lequel vient de célébrer, le 10 mai dernier, le 43e anniversaire de sa création en 1973 et du début de sa lutte armée, le 20 mai de cette même année, contre l’occupant espagnol, puis celle contre l’occupant maocain depuis 1975. Notons que Le Forum de la Mémoire, initié en coordination avec l’association Machaâl Echahid, en collaboration avec le collectif des journalistes algériens solidaires avec le peuple sahraoui (CJASPS) ont été les initiateurs de cette conférence à laquelle ont assisté des représentants d’institutions nationales et de la société civile.
Karima Bennour


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